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Traduction et cheminement des œuvres de Balzac de par le monde

 À l'ère de la mondialisation, des traducteurs automatiques et d'une supposée hégémonie de l'anglais, les lecteurs de cette rubrique se demanderont peut-être pourquoi le portail de « Balzac à l'étude » s'enrichit maintenant d'une nouvelle rubrique consacrée spécifiquement à la traduction des œuvres de Balzac. La raison en est simple : même si l'on croit que l'anglais est la nouvelle langue internationale, il n'y a qu'environ 7,25 % de la population mondiale qui soit capable de s'exprimer et de lire en anglais, ce qui place cette langue loin derrière le mandarin, par exemple, qui compte deux fois plus de locuteurs que l'anglais1. De même, combien de lecteurs enthousiastes dans le monde maîtrisent assez bien le français pour lire Balzac en version originale?2

Le rôle des traducteurs est précisément de permettre à ces lecteurs enthousiastes d'aborder un auteur connu pour être l'un des piliers de la littérature mondiale. À côté de Shakespeare, Dostoïevki, Goethe, Cervantes ou Dante, Balzac a incontestablement une belle place à occuper. Et pour le lecteur passionné, que d'heures de plaisir il a devant lui lorsqu'il entame la lecture de La Comédie humaine!

C'est sans doute cette passion qui a porté les premiers traducteurs de Balzac à choisir certaines œuvres, mais l'idée de tout traduire est souvent venue d'éditeurs ou de chercheurs soucieux de permettre à leurs concitoyens d'accéder non plus à une œuvre isolée de Balzac, mais à l'Œuvre entière, comme ce fut le cas en Angleterre où la maison d'édition Dent publia LaComédie humaine en quarante volumes entre 1895 et 18983, juste avant les célébrations du centenaire de la naissance de Balzac. Une telle entreprise souligne toute l'importance que l'on attache à l'auteur.

La traduction des œuvres individuelles nous renseigne sur ce qui plaît particulièrement dans un pays ou un autre, de même que le nombre de fois où le même livre est retraduit. À l'échelle planétaire, la réception de Balzac passe par la traduction et l'on en apprend autant sur le pays récepteur par la fréquence et la qualité des traductions que celui-ci en apprend sur Balzac et sur la France du XIXe siècle. Faire une histoire des traductions des œuvres de Balzac reviendrait à suivre le cheminement de celui-ci de par le monde, véritable dissémination susceptible de faire des émules parmi les groupes littéraires des pays visités, photographie fidèle de la portée de l'œuvre balzacienne. On y rencontrerait alors Balzac dans de multiples caractères, cyrilliques, grecs, arabes, hébreux, chinois ou autres, et sur tous les continents, comme il se doit pour un auteur à proprement parler universel.

Ce que nous souhaitons faire dans cette rubrique, c'est d'abord une compilation des traductions des œuvres de Balzac sous la forme d’une base de données, qui permettra de faire une recherche fine et détaillée, à partir soit des traducteurs soit des langues dans lesquelles Balzac a été traduit soit des dates des traductions initiales et des retraductions, afin, pour les uns, de comprendre quand Balzac a été introduit pour la première fois en tel lieu, pour les autres, d’en mesurer le succès, en vue d’en étudier la réception. Il s'agira ensuite de faire la synthèse des articles et livres des chercheurs qui se sont intéressés aux œuvres traduites, à la réception de Balzac dans le monde, ainsi qu'aux traducteurs de Balzac.

Pouvoir suivre Balzac pas à pas dans sa progression vers les pays les plus lointains, dans des langues aussi éloignées du français qu'on peut bien l'imaginer, voilà ce que cette rubrique devrait apporter aux chercheurs. Pourquoi Balzac a-t-il été apprécié à un moment plutôt qu'à un autre dans un certain pays? Pourquoi, par exemple, la toute nouvelle République populaire de Chine, après 1949, a-t-elle porté Balzac aux nues avant de le rejeter comme symbole du mal pendant la Révolution culturelle? Comme l'URSS, la Chine communiste a aimé Balzac parce que Marx et Engels en avaient dit du bien. Le gouvernement chinois a donc favorisé la lecture de Balzac dans les écoles et les universités, d'où une intense activité de traduction des romans et nouvelles de Balzac dans les années 50, avant de le bannir avec tous les intellectuels pendant la Révolution culturelle, puis de permettre aux lecteurs de le redécouvrir. Avec ce retour a repris une intense activité de traduction qui a abouti, pour le bicentenaire de la naissance de Balzac, à la publication intégrale de l'œuvre entière sous la direction d'AI Min. Dans une conférence présentée à Beijing en novembre 2013, AI Min détaille les raisons pour lesquelles Balzac reste d'actualité, en Chine aussi, au XXIe siècle, et elle dit en outre ceci : « [Balzac] voulait voyager de par le monde, faire l'expérience de toutes sortes de cultures; il voulait aller au-delà de la surface des choses et en faire apparaître la vérité intrinsèque... C'est pour cela qu'il aimait se référer à ses œuvres comme à des études : chaque scène, chaque roman doit servir de base à quelque réflexion. Balzac était en fait beaucoup plus philosophe, historien et sociologue que romancier. »4

À défaut de pouvoir voyager lui-même, Balzac nous a laissé son œuvre qui voyage pour lui et offre au monde entier, grâce à la traduction, ces sujets d'études qui s'enrichissent encore du vécu des lecteurs des diverses cultures réceptrices. Voilà donc tout un champ d'étude à explorer, que ce soit par les chercheurs en littérature comparée ou mondiale, par les Balzaciens ou par les traductologues. Pour ces derniers, deux voies d'analyse au moins s'ouvrent à eux. Il y a d'abord la recherche sur les modes d'expression du style de Balzac en langues étrangères, peut-être à la manière de ce qu'a fait Tim Parks dans Translating Style entre l'anglais et l'italien5, mais aussi de façon plus étendue sur les effets de la traduction à relais, ainsi nommée car elle passe par une langue intermédiaire (par exemple, du français à l'anglais, puis de l'anglais au chinois), effets qui se font sentir non seulement sur les contenus mais aussi sur le style. Et il y a aussi le champ immense de l'étude de la réception des œuvres dans les contextes culturels des divers pays récepteurs.

Dans tous les cas, nous pensons que cette rubrique sera utile aux chercheurs tout en intéressant les amateurs éclairés, lecteurs passionnés de Balzac, qui se plairont à se promener dans la Babel balzacienne et à y retrouver, au sein d'un monde qui pourrait s'apparenter au « village global » de McLuhan6, la diversité et le dynamisme de La Comédie humaine.

 

 

Marie-Christine Aubin

École de traduction, Glendon College

York University, Toronto, Canada

maubin@glendon.yorku.ca

1Pour parvenir à ce chiffre, nous avons utilisé les données de One World Nations Online (http://www.nationsonline.org/oneworld/most_spoken_languages.htm, 25 janvier 2015) et de Worldometers.info (http://www.worldometers.info/, 25 janvier 2015).

 

2D'après la même source, il n'y aurait que 128 000 000 de personnes possédant le français comme langue première ou seconde, soit 1,75 % de la population mondiale.

 

3Balzac, Honoré de (1895-1898). Comédie humaine. Edited by George Saintsbury. Translated by Ellen Marriage, Clara Bell, James Waring and R.S. Scott. London, J.M. Dent.

 

4 Conférence intitulée « Why we still need to read Balzac today » et présentée par AI Min dans les locaux de la People's Literature Publishing House à Beijing le 16 novembre 2013. Cette conférence a été reproduite par le Beijing Youth Daily e-paper et est accessible à l'adresse suivante : http://epaper.ynet.com/html/2013-11/22/content_25898.htm?div=-1. Elle a été traduite en anglais par JIN Xin dans le cadre du cours Literary Translation Project on Balzac in China, janvier 2014, York University.

 

5Parks, Tim (2007). Translating Style. A literary Approach to Translation. A Translation Approach to Literature. Manchester/New York: St. Jerome Publishing.

 

6McLuhan, Marshall (1962). The Gutenberg Galaxy : the making of typographic man. Toronto, Canada: University of Toronto Press.